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A LA DEECOUVERTE DU "YAKA" OU LA POESIE TRADITIONNELLE NYABWA

Dr. Pascal ZEZE Béké

Dr. Pascal ZEZE Béké, enseignant-chercheur né le -01-01-1945, est originaire du village de Belieguhé, sous-préfecture d’Iboguhé, dans le département d’Issia, en Côte d’Ivoireet. Il est décédé le  23 octobre 2010 à Abidjan. 

 

Dr. Pascal ZEZE Béké est une figure importante dans l’étude de l’histoire orale du peuple Nyabwa. Il est notamment l’auteur d’une thèse de doctorat soutenue en 1988 à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, intitulée « Sources orales et histoire du peuplement du pays Nyabwa (Côte d’Ivoire) : essai de méthodologie ».

 

Dans ce travail, il explore les récits d’origine, de migrations et de conflits comme matériaux fondamentaux de l’histoire orale nyabwa. Mais il va plus loin en soulignant l’importance d’autres formes de la littérature orale comme les proverbes, les chants, les poèmes (yaka), et les récits initiatiques pour reconstruire la mémoire collective et les dynamiques de peuplement.

Dr. ZEZE Beke Pascal est surtout connu pour sa contribution majeure à l’histoire orale et à la démographie historique du peuple Nyabwa en Côte d’Ivoire. Son œuvre principale, Sources orales et histoire du peuplement du pays Nyabwa (Côte d'Ivoire): essai de méthodologie, est une thèse de doctorat publiée en 1988. Elle explore les récits d’origine, de migration et de guerre comme matériaux fondamentaux de l’histoire orale, tout en élargissant l’analyse à d’autres formes de la littérature orale.

Définitions de "Yaka""

Le yaka est considéré comme le genre poétique majeur de la tradition orale nyabwa, un peuple du groupe linguistique kru situé principalement entre Zoukougbeu et Issia en Côte d’Ivoire. Il ne s’agit pas simplement de poésie au sens esthétique, mais d’un véritable corpus de savoirs anciens, transmis oralement par des spécialistes appelés yaka-poyi (diseurs de yaka).

Ces poèmes remplissent plusieurs fonctions :

  • Historique : ils relatent les origines des lignages, les migrations, les faits marquants de la communauté.

  • Généalogique : ils décrivent les traits physiques et les qualités des ancêtres.

  • Écologique et géographique : ils évoquent les sites de villages, les ressources naturelles, les rapports à l’environnement.

  • Sociale et politique : ils expliquent les segmentations lignagères, les alliances, les conflits.

Le yaka est donc à la fois mémoire collective, outil d’éducation, et expression artistique. Il est souvent récité lors de cérémonies importantes, dans un style rythmé et symbolique, parfois accompagné de musique ou de danse.

MIEUX COMPRENDRE LE "YAKA" AVEC Pr. ZEZE BEKE PASCAL

Contexte et définitions de "Yaka"

Avec le conte, le poème (yaka) est le genre le plus prisé. Il est riche en indications d'ordre historique quand il n'est pas tout simplement histoire et qu'il est alors réservé à un public d'adultes. Le yaka apparaît comme le genre classique par excellence de la littérature nyabwa. Il résume la connaissance des Anciens. Les yaka sont produits lors des grandes rencontres (fêtes, commémorations, funérailles) ou tout simplement les jours de repos sur la place couverte du village ou sous l'arbre à réunions, au milieu du cercle d'adultes et d'hommes âgés.

Le yaka est un art qui associe plusieurs thèmes sous forme de poèmes déclamés. On y trouve des fables, des allégories, des poèmes épiques, des poèmes élégiaques, des récits de migrations, des devises lignagères, des panégyriques, des généalogies... Parfois, on intercale un chant de circonstance entre ces poèmes s'il y a un orchestre ; cette forme s'appelle alors le kpadidi, du nom de cette forme de chant.

Pendant l'exécution des kpadidi, le poète fait alterner chants et déclamations. Il en existe une forme rituelle, exécutée par les kwi, qui se manifestent dans un lieu interdit aux femmes et aux enfants non initiés. Là, le registre est plus restreint : il se limite aux proverbes et aux récits épiques, on dévoile les mystères qui entouraient normalement les circonstances de la mort des héros.

Le Yaka-Poyi ou le Poète 

Le yaka-poyi se produit accompagné d'un second -le répondant -qui le stimule et l'inspire par ses réflexions brèves, ses interjections, ses exclamations... En l'absence de son second habituel, un homme parmi les spectateurs peut spontanément se proposer pour tenir ce rôle.

 

Le yaka-poyi exploite plusieurs situations de jeu : il peut réciter des poèmes en donnant libre cours à son inspiration, ou bien dialoguer avec un membre de l'auditoire qui lui propose une pensée ou un proverbe qu'il s'emploie à commenter avec malice. L'homme qui se présente à lui peut exprimer dans des sentences les joies ou l'amertume de la vie, ou proférera des avertissements à l'adresse d'un adversaire qu'il ne nommera pas, mais qui se reconnaîtra à travers des allusions bien marquées.

Comment devient-on yaka-poyi ?

Il faut tout d'abord montrer des dispositions qui peuvent être décelées par les Anciens. Mais chez les Nyabwa, pour l'exercice de toute activité publique, religieuse, politique, artistique, sportive, il faut avoir été « préparé ». Le futur yaka-poyi doit donc se mettre à l'école des vieux maîtres du yaka et des chefs de lignages, qui lui inculquent leur savoir et le préparent magiquement pour faire face à toutes les éventualités que suppose un face à face avec le public.

 

Degaguri Yrèhi, de Gorodi (tribu Nyatcha), explique comment il est venu au yaka :

J'ai été gravement malade et j'ai été me faire soigner à Daloa. Je suis revenu au village en 1954. En ce qui concerne le yaka, ce que tes « pères » ont fait, cela peut te venir un jour, comme cela... Personne, vraiment, ne m'a appris le yaka. Je disais des contes, mais en plaisantant je faisais du yaka. C'étaient un "yaka de matchette" , les jours de défrichement. C'est un jour en songe que Depehi Vohi et Bhita Tuali, mes grands-pères (tous deux ont été de leur vivant les grands maîtres du yaka dans notre village) m'ont appris en une nuit le yaka. Les paroles que je déclame, je ne les ai pas apprises en m'asseyant auprès de Bhieto Guehi pour recevoir son enseignement comme cela aurait dû se passer. C'est pendant mon sommeil, donc, que mes deux « pères », Depehi Vohi et Bhita Tuali, sont venus s'asseoir auprès de moi, du côté où j'avais étendu les pieds. Ils étaient assis sur des tabourets. Ils m'ont parlé...

Auparavant, j'avais peur de me produire en public mais les gens disaient : "Yrèhi fait du yaka !" Bhieto Guehi m'a fait venir en disant : « Qu'il vienne aujourd'hui se produire devant moi, que je l'entende !» Il a ajouté : « Ne crains rien et ne pense pas que je vais prendre ombrage si tu fais du yaka. On ne peut pas être seul au monde à faire quelque chose. Après soi, il faut que quelqu'un continue ! » Et ma parole a plu aux Anciens qui assistaient à l'audition. C'est alors que j'ai commencé à suivre mon père Bhiéto Guehi, notre yaka poyi. C'est à Bagro (actuel village de Dètroya) que je me suis révélé au public, lors des funérailles de Goro Digbeu, après que Guehi m'eût autorisé à prendre la parole. Depuis ce moment, quand nous allions dans un village hors de chez nous, il me demandait de me produire, après lui. Près de cinq ans après le début de nos tournées communes, Bhieto Guehi est mort et je suis resté (seul) à faire du yaka.

Quelle est la formation du yaka-poyi ?

Si Dedaguri Yrehi déclare n'avoir pas appris longuement le yaka, il n'en reconnaît pas moins avoir été préparé et initié à la pratique en public du yaka. Dans le passage suivant, il se présente non sans faire ses propres louanges... et décourager ceux qui tenteraient d'user de pouvoirs occultes pour l'empêcher de se produire, ce qui est l'usage chez les artistes de l'Ouest :

Yaka "présentation du yaka-pohi" Dedaguri Yrehi

YAKA PRESENTATION.png

Traduction en français du Yaka "présentation du yaka-pohi"

Ainsi...

Moi Yrèhi

fils de Gogo Guehi Zahonli Degba Guehi !

(Qui suis comme) Zobo qui a pu manger le chimpanzé

et (qui) n'aura aucune peine à manger le babouin!

Belle araignée cauri, fils de Kode,

(moi) dont l'art surpasse celui des autres (et) que personne ne surpassera!

(Je suis la) fine guêpe à laquelle convient à merveille le pagne noué à la taille!...

Quand le fils de Keipo Didehi,

Guehi-à-la-parole-douce, fils de Gani,

partait pour Grebo,

d'où il n'est pas (encore) revenu,

il m'a appelé :

ô fils de Siekomo Magu Kode !

II a dit

Viens donc

que je mette ma salive dans ta bouche !

Il a mis sa salive dans ma bouche

pour que quand j'affronterai le public

je ne faiblisse pas et que je ne connaisse pas la honte ! Tout comme les maigres pattes du yipi

qui risquent (à tout moment) de se briser

mais qui tiennent parce que le tendon les renforce !

J'ai des poumons de serpent python

je ne manquerai pas de souffle...

Je suis enraciné sur un rocher

 les eaux ne m'emporteront pas !

Qui d'autre

est donc à Gagrobo, chez Zegbe, fils du buffle?

En même temps que Yrèhi déclare avoir été à bonne école, il lance des avertissements, en disant qu'il a été bien préparé par son maître Guehi, qui a renforcé ses propres pouvoirs comme les fines pattes de yipi que renforcent solidement les tendons !

D'autres poètes vont plus loin. Ainsi, Gora Nyongwé de Dahirougbeu (tribu Frébo) déclare quant à lui:

Yaka "présentation du yaka-pohi" Dedaguri Yrehi

YAKA PRESENTATION 2.png

Traduction en français du Yaka "présentation du yaka-pohi"

Quand Nyolou Yebho s'en est allé,

 il me l'a laissé!

Je n'oublie pas (ce que j'apprends),

 je le tiens des miens...

Quand Zoh Kanon Digbeu Lago

est parti pour Grebo

il me l'a laissé !

Quand les morts doivent aller à Grebo,

je les accompagne de ma voix ;

quand nous sommes en plein jour

je donne les paroles pour le jour !

J'ai des paroles pour la nuit,

 j'ai des paroles pour le matin !

Ô Gbeli Zagbahi !

Je le tiens du coq,

je le tiens du Gbegle Degba le coq !

Quand l'aube montre sa lueur

par les jours des toitures,

je prends la voix du rossignol,

je prends la voix du coucou !

Quant à ses potentiels ennemis « invisibles », pour ne pas faillir à l'usage, il lance un avertissement plus menaçant encore :

Yaka "présentation du yaka-pohi" Dedaguri Yrehi

YAKA PRESENTATION 3.png

Traduction en français du Yaka "présentation du yaka-pohi"

Que celle qui porte un bébé

lui donne le sein

sinon la panthère va l'attaquer

et le vautour va emporter ses restes !...

Je ne suis pas

le chanteur des enfants !

Celui qui peut proférer de telles paroles a, on s'en doute, un statut multiple, par son appartenance et sa place éminente dans la hiérarchie de puissantes sociétés secrètes, notamment des kwi. Il tient à le faire savoir pour qu'on respecte les interdits qui sont attachés à ses différents rôles.

A l'étranger, dans les tribus où les pères du yaka-poyi ont combattu autrefois, ces avertissements ont tout simplement un caractère dissuasif, même si on nous affirme qu'il y a des duels en invisible, où l'un des protagonistes peut décéder sur-le-champ ou dans les jours qui suivent.

Le personnage du yaka-poyi est donc assez complexe. Sa prestation est d'abord une confrontation avec le public qu'il doit convaincre. Il lui faut du métier, mais il lui faut aussi cette force mystique qui doit émaner de tout homme public. Par son métier, le yaka-poyi doit retenir l'attention de l'auditoire (en faisant alterner par exemple les thèmes et les genres). Mais c'est surtout en raison de sa culture lignagère qu'il est apprécié. Et il sait se mettre lui-même en valeur, à travers une pratique habile.

L'un des procédés favoris du yaka-poyi, qui devient pour la circonstance historien et généalogiste, consiste à faire un voyage imaginaire avec les auditeurs dans les lieux où les connexions généalogiques qui lient un spectateur à d'autres lignages peuvent le conduire.

Avant tout commentaire, le yaka-poyi s'emploiera à « situer » de diverses façons son interlocuteur en évoquant les hauts faits de ses ancêtres et les différentes appartenances lignagères de celui-ci. C'est à ce moment, que tout l'art, toute la connaissance du yaka-poyi éclate.

Le yaka-poyi demande par exemple : «Où vais-je accompagner X ?» Cette interrogation sera un prétexte pour nous faire suivre X dans des lieux qui lui sont familiers, ou de plus en plus lointains, suivant l'étendue des connaissances du traditionniste, qui en plus de l'histoire elle-même, cite au passage des anecdotes se rapportant à chaque lignage.

II doit donc connaître chaque lignage de son village, de sa tribu et des autres tribus nyabwa. Il rappellera pour chaque village et chaque lignage l'histoire de sa création, ses devises et les événements qui ont marqué leur existence.

Le yaka-poyi utilise tour à tour de nombreuses tournures pour inviter les auditeurs à suivre cette marche imaginaire à travers les villages et les lignages. Nous avons signalé l'expression : «Où vais-je accompagner ?» Le yakapoyi dit ensuite :

«-Je vais le (ou « vous », les auditeurs) prendre et vous conduire à (nom éponyme ou poétique du village)...

Quant à ses potentiels ennemis « invisibles », pour ne pas faillir à l'usage, il lance un avertissement plus menaçant encore :

Yaka "présentation du yaka-pohi" Dedaguri Yrehi

YAKA PRESENTATION 4.png

Traduction en français du Yaka "présentation du yaka-pohi"

Le bousier

a roulé,

roulé,

roulé sa bouse...

Il ne savait plus où la déposer ;

il l'a prise

et l’а roulée jusqu'au milieu du village des Zokonyo !

A partir de ce moment, le yaka-poyi peut passer en revue des lignages qui composent le village. Pour cela, il dit : A ziza ziza wa'a tu ..., ce qui veut dire : « Voyons un à un les lignages de... ».

Parfois, il feint de se tromper, de prendre une fausse route, un lignage voisin que tout le monde connaît. Il dit par exemple :

Yaka "présentation du yaka-pohi" Dedaguri Yrehi

YAKA PRESENTATION 5.png

Traduction en français du Yaka "présentation du yaka-pohi"

On dit

Je regarde les fruits sur le kolatier

mais la perche n'y arrivera pas...

Non, non, non,

ce n'est pas cela...

Là, c'est le chemin habituel de la mère !

Il suffit parfois encore au yaka-poyi de réciter la devise lignagère du groupe concerné pour que la foule des assistants pousse des cris d'admiration ; on le couvre de cadeaux qui constituent sa rémunération, car qui connaît les devises, connaît le reste...

 

Si les yaka sont une source précieuse, leur exploitation présente des difficultés, car ils sont récités dans un langage codé dont la compréhension nécessite un apprentissage. Il ne faut pas oublier que leur auditoire est composé exclusivement d'hommes mûrs et que les femmes et les enfants en sont exclus. On ne conçoit en effet pas que les paroles des yaka, qui ont été transmises à travers les âges, puissent subir quelque correction, quand ils évoquent le passé.

C'est dire que les yaka renferment les secrets de la fondation des lignages. C'est d'ailleurs aux yaka que les kwi empruntent une partie de leurs thèmes. Les poèmes sacrés des kwi sont une source plus précise (quand on a réussi, comme d'ailleurs pour les yaka, à en décoder le contenu), parce que les faits doivent être transmis fidèlement : on ne peut pas ruser avec les esprits et les ancêtres. On doit, sous peine de sanctions surnaturelles, dire les choses telles qu'elles ont été.

Nous avons parlé de décodage, car il existe bien un code, surtout pour les textes sacrés. Il y a quelques années, pour m'expliquer la fin de la guerre entre Bliabo et Frèbo, Ibo Zagbahi m'a, dans son récit, expliqué que les Bliabo n'ayant pas réussi à pénétrer dans Djiridjirigbeu et ayant été mis en déroute, l'un de leurs grands guerriers n'a pas voulu partir sans faire une action d'éclat. Et il termina par cette énigme extraite des chansons de kwi :

Yaka "présentation du yaka-pohi" Dedaguri Yrehi

YAKA PRESENTATION 6.png

Traduction en français du Yaka "présentation du yaka-pohi"

Qui tire,

tire,

tire

(et) atteint une fourmi

au sommet du fromager ?

« Que cet homme était fort et adroit ! Nous nous sommes quittés et j'ai pensé qu'on voulait me faire mesurer, sans plus, l'adresse du guerrier. ».

Plus de deux ans après, Zagbahi, a, de lui-même, décodé ces quelques mots. Je savais que le champion des Frèbo, D.G., était perché dans un grenier servant de mirador et tirait sans jamais manquer son but sur les Bliabo. Une femme, D.Z., puissante magicienne, l'encourageait de ses incantations, assise toute nue sur une peau de céphalophe bai.

A l'issue des combats, la partie était perdue pour les Bliabo, mais Z.I., qui voulait prouver sa puissance, avait d'une flèche atteint le sexe de la femme. Atteinte, celle-ci s'était levée vivement, arrêtant ses incantations. Le tir des Frèbo avait cessé, et les Bliabo avaient pu se replier sans pertes supplémentaires. C'était cela.

L'utilisation des informations émanant de cette source est délicate, car, en principe, elles ne doivent pas être divulguées.

ABORDONS LES  THEMES DE YAKA  AVEC LE Pr. ZEZE BEKE PASCAL

Pour en revenir aux yaka, ces exemples montrent que, contrairement aux récits qui peuvent être provoqués par un chercheur et produits sur commande, avec ce que cela comporte de risques de manipulation, d'autocensure ou de corrections, les yaka sont des œuvres produites spontanément dans leur cadre traditionnel habituel. Ils sont en effet récités tels qu'ils ont été transmis de génération en génération, hormis les cas où le yaka-poyi récite les louanges à l'adresse des personnes particulièrement généreuses, mais ceci se passe dans un autre contexte. Les poèmes sont exécutés devant des adultes et des hommes âgés parce que ceux-ci, tout en appréciant les qualités littéraires des textes, exercent un contrôle sur la conformité des paroles récitées...

Les yaka donnent divers types d'information, les rapports entre lignages, par exemple. Si l'idéologie lignagère Nyabwa proclame l'égalité des individus et des groupes, les « diseurs de yaka » ne craignent pas au milieu du cercle restreint des auditeurs, et loin des enfants, de dévoiler la situation réelle ou l'origine de tel ou tel lignage. Des expressions bien connues des initiés permettent de saisir l'origine des lignages. Nous allons montrer quelques cas.

Les origines des lignages

Pour désigner un lignage dont l'ancêtre était un réfugié dont on ignore l'origine, le yaka-poyi dira :

Yaka "présentation du yaka-pohi" Dedaguri Yrehi

ORIGINES DES LIGNAGES 1.png

Traduction en français du Yaka "présentation du yaka-pohi"

La tige fanée

a engendré la feuille verte ;

la feuille verte a engendré la feuille sèche ;

la feuille sèche

a engendré Ziguehi Lito

et les Zerabaon...

Pour un lignage composé de plusieurs réfugiés aux origines disparates, on entendra par exemple :

Yaka "présentation du yaka-pohi" Dedaguri Yrehi

ORIGINES DES LIGNAGES 2.png

Traduction en français du Yaka "présentation du yaka-pohi"

Le feuillage du samba

s'est mêlé au feuillage de l'acajou ;

le feuillage de l'acajou

s'est mêlé au feuillage de l'iroko ;

à la suite de Yakpa l'homme-iroko

nous irons à Garobo...

Les yaka rendent compte des hiérarchies internes qui ont existé entre lignages d'un même village. Un exemple :

Yaka "présentation du yaka-pohi" Dedaguri Yrehi

ORIGINES DES LIGNAGES 3.png

Traduction en français du Yaka "présentation du yaka-pohi"

On dit que dans les affaires de femmes,

il y a toujours un peu de jalousie ;

dans les affaires de singes,

 il y a toujours un feuillage touffu ;

Les Gbétibo, eux,

se chauffent au bois de goyro ;

les Zuklwayéré eux,

se chauffent au bois de parasolier..

Les Zuklwayéré ont été à l'origine recueillis par les Gbétibo. Ils ont été installés peu après leur arrivée dans une portion de forêt noire à l'orée du village des Gbétibo ; c'est à cela que la référence aux singes et aux feuillages touffus fait allusion. Ces lignes montrent clairement la situation d'infériorité des uns par rapport aux autres.

Les causes des segmentations des lignages

Yaka "présentation du yaka-pohi" Dedaguri Yrehi

SEGMENTATION DES LIGNAGES.png

Traduction en français du Yaka "présentation du yaka-pohi"

On dit

que c'est le cadet qui a tué la panthère ;

certains disent

que c'est l'aîné qui a tué la panthère ;

celui qui a tué la panthère,

on ne le connaît pas encore...

Le cadet voulait dépecer la panthère ;

il a saisi une patte.

C'est ce qui a mis l'aîné en colère ;

il est entré dans la maison,

il s'est emparé d'un couteau ;

 il voulait lui aussi dépecer la panthère !

On leur dit :

ne faites pas cela !...

Qui sont-ils ?

On dit :

Louwrè Bhoza ;

Kie Bhoza...

 Adji, lui s'est installé sur la colline...

A la suite de Luwrè Adji,

Les traits physiques des ancêtres

Même l'apparence physique d'un ancêtre peut être évoquée dans les yaka :

Yaka "présentation du yaka-pohi" Dedaguri Yrehi

TRAIT PHYSIQUE.png

Traduction en français du Yaka "présentation du yaka-pohi"

Qui donc

remue ses grosses fesses

et circule à travers le village ?

C'est Dafra Keli

qui remue ses grosses fesses

et parcourt le village...

A la suite de Keli

nous irons à Iboglom...

L 'écologie

Les yaka donnent parfois des informations d'ordre écologique. A partir d'un poème dit par Dedaguri Yrehi en 1975 relatif à une partie de chasse qui s'est déroulée dans les années 1820 (d'après le décompte des générations), nous pouvons nous faire une idée de la végétation du pays Nyabwa à cette époque :

Yaka "présentation du yaka-pohi" Dedaguri Yrehi

Traduction en français du Yaka "présentation du yaka-pohi"

Ils ont traversé une (première) rivière bordée de larges feuilles de zro

qui faisaient woba-woba ;

ils ont traversé une autre rivière

bordée de tiges de sra ;

ils ont piétiné les sra,

les sra se sont aplatis ;

mais quand ils ont passé

les sra se sont redressés !

Plus loin ils ont piétiné des feuilles de duo ; les duo sont restés aplatis !

Ils ont passé une autre rivière

pleine de galets ;

les galets faisaient yroko-yroko ;

ils ont passé une autre rivière

pleine de sable au fond ;

le sable faisait bhouaka-bhouaka ;

là ils ont pris des carpes

qu'ils ont cuites dans des feuilles...

Le site d'un village

Les gens de Nyenagbèbli (aujourd'hui Ouatigbeu, tribu Nyatcha) avaient leur village situé près des marécages. Les grenouilles faisaient (le soir) un tel vacarme que le village a été appelé Bolebo (« au pays des grenouilles »). Voici comment ce site est décrit dans les yaka :

Yaka "présentation du yaka-pohi" Dedaguri Yrehi

Traduction en français du Yaka "présentation du yaka-pohi"

Si tu veux entrer à Kouyrebo

il y a des grenouilles sur ta droite ;

celles-là disent

la vie, la vie, la vie !...

(Mais) les grenouilles qui sont sur ta gauche

(quant à) elles disent

la mort,

la mort,

 la mort ! ...

A cause de Dogbabo-Djrato

nous allons nous rendre à Kuyrebo...

Les faits démographiques

Les faits démographiques eux-mêmes sont décrits dans les yaka. Voici un texte qui explique les circonstances de la disparition d'un lignage, celui des Djinoko à Gbetambli dans la tribu Nyatcha :

Les gens de Djinoko étaient appelés « La-multitude-qui-ignore-le-deuil »

(et) qui ne diminue jamais...

Un jour ils se sont levés, ils sont allés consulter un homme de Zerabaon.

Ils ont dit : comment faire pour mourir et rejoindre (les ancêtres) Zagbahi Gbeli et Kpaza 'Gbeli dans l'au-delà ?

Il leur a répondu : voici une poudre magique ;

quand vous arriverez chez vous vous couperez un régime de noix de palme que vous taillerez soigneusement et que vous poserez sur une souche.

Si une petite noix se détache et tombe, un petit enfant mourra ;

si c'est une épine qui tombe une femme avortera ;

si une noix moyenne tombe un jeune homme mourra ;

(et) si c'est une grosse noix un homme mûr (ou vieux) mourra !

Alors ils ont coupé un régime de graines de palme qu'ils ont bien taillé.

Après l'avoir saupoudré de la poudre magique ils l'ont déposé au village sur une souche bien en vue.

Les dormeurs n'avaient pas fini de dormir, les personnes matinales ne s'étaient pas levées

que les (premières) noix de palme sont tombées qui faisaient huit graines moyennes !

Ainsi autant de jeunes gens ont fait leurs bagages pour aller tous chez Zagbahi Gbeli et Kpaza 'Gbeli dans l'au-delà !

Les kwi ont chanté, chanté, chanté ; les filles ont pleuré, dansé, dansé, dansé ; les masques sont sortis en grand nombre, ils ont dansé, dansé, dansé...

Quelques jours sont passés.

Quarante noix sont tombées un même jour.

Des hommes sont encore partis pour retrouver Zagbahi 'Gbeli et Kpaza 'Gbeli dans l'au-delà !...

Au contraire des Djinoko, certains villages sont très étendus et populeux. Voici ce qu'on disait du village Ponagbeu aujourd'hui regroupé avec trois autres villages depuis 1962 à Gorodi:

Yaka "présentation du yaka-pohi" Dedaguri Yrehi

Traduction en français du Yaka "présentation du yaka-pohi"

On dit :

nul ne peut courir

courir,

courir

et parcourir

le village étiré de Tapé Wa'a Keli !

C'est Froko Nyogbo Digbelu Kessé

qui a couru,

couru,

couru,

et a parcouru

le village étiré de Tapé Wa'a Keli !

A cause de Froko Nyogbo Digbelu Kessé

nous allons nous rendre dans le village des Goblenyo.

On pourrait multiplier les exemples d'informations sur l'ancienne société fournies par les yaka, dont malheureusement, les paroles ne sont pas comprises par la plupart des Nyabwa d'aujourd'hui.

Les investigations de l'historien doivent l'amener à exploiter aussi les corpus de chants et poèmes même sacrés, trop longtemps dédaignés. Ainsi, la constitution d'un corps de yaka est aussi indispensable à l'historien qu'au spécialiste de littérature orale.

LE KWI, UNE AUTRE FORME DE POESIE

Le kwi est redoutable société secrète auquel l'initiation vient en général tardivement dans la vie d'un individu en pays nyabwa (de 25 à 35 ans). C'est la dernière grande initiation, après celle du masque.

Le Kwi est une société traditionnelle chez les  (ou Wee) de l'ouest de la Côte d'Ivoire. Il s'agit d'une institution qui avait autrefois un rôle juridictionnel et policier, mais qui se limite désormais principalement à des fonctions de police suite à des changements sociaux. 

Plus précisément, le Kwi est un élément important de la culture et de l'organisation sociale des communautés Wè, qui habitent la région ouest de la Côte d'Ivoire, notamment dans les zones délimitées au nord par la ligne reliant Toulepleu au Parc du mont Peko et au sud par la lisière du Parc National de Taï. Le terme "Wè" englobe à la fois les Guéré et les Wobé, deux groupes ethniques de cette région. 

Le Kwi, bien que son rôle ait évolué, continue de jouer un rôle dans le maintien de l'ordre et dans la vie sociale des communautés Wè

 

Les principaux acteurs de la société du hameau participant à la conservation de la forêt sacrée sont:- la société des Kwi, qui était originellement une institution juridictionnelle et policière mais qui ne garde aujourd'hui que son caractère policier suite à la désintégration de ses structures traditionnelles, à l'introduction de nouvelles religions et au changement de mentalité;- les autorités traditionnelles, dépositaires du savoir,- la population de base, de laquelle dépend le succès du système. L'administration quotidienne de la forêt échoit à la société des Kwi, qui exerce, par ailleurs, une dissuasion psychologique sur la population. Les autorités traditionnelles constituent le prolongement des ancêtres fondateurs et la décision de sacraliser un site est de leur ressort. Elles sont les principales responsables et représentent la garantie morale du site sacré. L'appauvrissement de la société, l'érosion progressive du sol, l'introduction d'autres modèles de pensée et de production ainsi que des religions monothéistes (islamique et chrétienne) qui s'opposent à la pratique des rites traditionnels, considérés sataniques et démoniaques, ont contribué à l'affaiblissement des forêts sacrées et sont donc des facteurs qui menacent leur existence, puisque l'établissement et la protection des forêts sacrées se font principalement sur la base des croyances culturelles et religieuses locales.

Diblakpa Cet instrument est formé d’un petit tuyau fait d’un os creux de patte de touraco kpon46 dont l’une des extrémités est fermée par une membrane très fine faite de la toile de cocon d’araignée. Le chanteur prend l’autre extrémité entre ses lèvres, et les vibrations de la membrane colorent le timbre de sa voix, « masquent » sa voix. Il s’agit donc d’un masque acoustique. Cet instrument produit la voix de la divinité de la société secrète kwi dont la vue est interdite aux femmes et aux non-initiés.

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