
FORUM DE BIENFAISANCE EN MILIEU RURAL
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CONTRIBUTION A LA CONNAISSANCE DU PAYS NIAMBWA : LE CAS DES BLAHON
Biographie de IBO Guéhi Jonas
Monsieur IBO Guéhi Jonas, Directeur de Recherches CAMES, est un Chercheur chevronné reconnu par la communauté scientifique nationale et internationale. Retraité, il a exercé sa fonction de chercheur à l’ORSTOM actuel IRD puis à l’Université Nangui Abrogoua d’Abobo-Adjamé où il est membre du Laboratoire des Sciences de l’Environnement (LSE), Pôle de recherche Environnement et Développement Durable (PE2D).
Spécialisé en sociohistoire de l’environnement, des ressources naturelles et du foncier rural, ses travaux portent sur les politiques et expériences environnementales et se focalisent de plus en plus sur la question foncière, notamment depuis la promulgation de loi sur le domaine foncier rural en 1998. Il jouit d’une expérience considérable au plan national et international dans l’analyse des aspects socio-économiques, politiques et socioculturels des Etudes d’impact environnemental et Social (EIES) qui forgent sa connaissance des sociétés rurales africaines.
Au cours de ses activités académiques, IBO Guéhi Jonas a coordonné des équipes de recherches pluridisciplinaires et des laboratoires scientifiques dont celui des sciences de l’Environnement (LES) au sein de l’UFR-SGE de l’université Nangui-Abrogoua (ex-Abobo-Adjamé) de 2010 à 2016. Il a été membre de la commission d’équivalence dans ladite université et coordonnateur académique de l’option Politique Environnementale au sein de l’UFR SGE.
IBO Guéhi Jonas contribue par ailleurs à la formation de l’élite intellectuelle au plan national et international à travers des enseignements au sein d’institutions d’enseignements supérieurs comme l’Université Félix Houphouët-Boigny, l’Université Nangui Abrogoua, l’Université Alassane Ouattara, l’Université Jean Lorougnon Guédé, l’Université de Liège en Belgique (2008) département des Sciences et Gestion de l’Environnement. Il a participé à l’encadrement scientifique de thèses de doctorants et de mémoires d’étudiants couvrant divers domaines.
Membre de la Société Française d’Ecologie Humaine et ex-conseiller technique chargé de la recherche scientifique auprès du vice-président de l’université Nangui-Abrogoua (2008-2010) participant ainsi au renforcement des relations avec des structures internationales de recherche comme l’IRD, le CRDI, le CIRAD, etc. IBO Guéhi Jonas est le Secrétaire Exécutif du Groupement interdisciplinaire de recherches en Sciences Sociales, Côte d’Ivoire (GIDIS-CI) et Rédacteur en Chef Adjoint de le Revue « Journal des Sciences Sociales » du GIDIS-CI. Il est membre fondateur du réseau panafricain pour l’utilisation durable et la gestion des ressources naturelles en Afrique à Hararé, Zimbabwe. Il est auteur de plusieurs publications scientifiques.

CONTEXTE
A l'étape actuelle de l'évolution sociale, économique et culturelle de la Côte d'Ivoire, la question de la sauvegarde de l'identité ethnoculturelle du peuple ivoirien semble se hisser au premier plan des priorités d'un développement harmonieux du pays. Pour assurer un caractère endogène au développement national, les autorités compétentes de la Côte d'Ivoire essaient autant que possible de "combiner ce qu'il y avait de mieux dans le passé avec ce que le présent nous offre de meilleur."
C'est naturellement dans cette optique que nous plaçons cette modeste contribution à la connaissance d'une ethnie très peu étudiée, les Niambwa de Zoukougbeu.
Les Niambwa font partie du grand groupe ethnoculturel Krou, précisément de sa branche occidentale composée par ailleurs des Wé (Guéré et Wobé), Bàkwé, Wané etc...
Au plan géographique, les Niambwa sont situés entre les fleuves Sassandra qu'ils appellent communément IBO et la LOBO ou Labo, à l'Ouest, les Niambwa ont pour voisins les Bété (bétéhon ou bokôhon), à l'Est les Guéré (ablihon), au Nord les Niédéboua et au Sud les Kouzié.
Zoukougbeu, village traditionnel Niambwa appelé Yéragambly, a été érigé en sous-préfecture en 1967 et en commune de plein exercice 1985. La sous-préfecture de Zoukougbeu compte au total cinq tribus (Bahon, Djosso, Frébo, Monosso et Gnatcha) repartis dans trente-sept (37) villages. Il est bon de noter que toutes ces tribus portent des noms de personne sûrement ceux de leurs fondateurs.
Les Niambwa, à l'instar des autres ethnies du pays, conservent comme la prunelle des yeux leurs traditions et mœurs. Les danses constituent un élément très important du patrimoine culturel des Niambwa. Les danses les plus populaires de nos jours en pays Niambwa sont la danse des masques (gla, glalô) et celle des hommes panthères (gui guilô). Les Niambwa appellent toutes ces danses chose en vue de se distraire (bôblalê). Mais en fait, ces danses, ces choses comme le disent les Niambwa, sont-elles uniquement des cérémonies de distraction ou bien jouent-elles un rôle quelconque au point de vue social ?
C'est ce que nous essaierons d'analyser à travers cette étude qui portera principalement sur la danse panthère ou guilô.
LES ORIGINES DES HOMMES PANTHÈRES OU BLAHON
Avant tout, il faut signaler que jusqu'à un passé très récent, seuls quelques villages de la tribu Djosso pratiquaient régulièrement la danse de panthère ou Gui. Ces villages, appelés communément Blagbé peuvent être classés, en tenant compte de l'importance numérique des blahon, de la manière suivante Zikagbeu (Gnonlouambly Gnonlouamblyagui) Zahioragbeu (blabo blaboagui); Garobo Garoboagui; Dahoumgbeu (Fabo-Faboagui).
Les b1ahon du village V 12 de la tribu Gnatcha datent des années 1980. C'est, semble-t-il, une preuve que les blahon continuent la conquête du pays Niambwa d'où notre intérêt à ce phénomène culturel. Vu la situation géographique de V12 (à proximité des Niédéboua, maîtres en la matière et de Belleville, village de regroupement de Gnolouamb1y (Zikagbeu) et de Gozemb1y (Nimé), le premier étant considéré comme le précurseur du Guilê dans la tribu Djosso) on est tout en droit de noter que les Gnatcha ont purement et simplement été influencés par les Blahon de Djosso et bien sûr du pays Niédéboua.
Les hommes panthères ou blahon sont censés être de la même origine, en tout cas, pour ce qui est du pays Niambwa. C'est justement pour cela que nous espérons que l'étude d'un cas pourrait tout aussi bien aider à comprendre tout le phénomène.
Zikagbeu ou Gnolouambly dont nous traitons dans ces pages, était anciennement (jusqu'en 1963) situé sur l'axe routier Daloa Man à 51 km précisément de Daloa et à 3 km de l'actuel chef lieu de sous-préfecture, Zoukougbeu. Littéralement Zikagbeu veut dire village (gbeu) d'arrivée (zika). Ainsi selon la tradition, Zikagbeu serait précisément ce village qui ait été crée par les gnonlouagnounou (les fils de Gnonlou) par la volonté des colonisateurs français. La fondation de Zikagbeu (le substitut de Gnonlouambly-vil1age de Gnonlou) s'inscrivait dans le cadre effectif du redéploiement rectiligne des villages traditionnels le long des futures voies de communication.
En 1953 Zikagbeu Comptait 241 habitants. Actuellement Zikagbeu forme avec Nimé un gros village semi-urbain qui est connu sous le nom de Belleville. Selon la tradition, les habitants de Nimé, village frère de Zikagbeu distant de 0,5 km seulement, furent les premiers à adopter la danse de panthère.
D'après nos informations de Belleville, le premier initié s'appelait GOGO Koto. Pour recevoir l'initiation, ce dernier a dû donner sa fille KOTO Nialy, en mariage au chef des Blahon du pays Ménon, vaguement localisé par les informateurs dans l'actuel pays Wé. Or, les Niambwa désignent cette contrée par le terme précis de Nikpi, c'est à dire derrière l'eau (il s'agit en fait du fleuve Sassandra qui représente la frontière naturelle entre les Niambwa et les Wé).
Mais ils l'abandonnèrent très tôt pour des raisons encore inconnues, au profit d'une autre danse, le Gla. Après un petit passage à vide, la tradition de la panthère se réanima, mais cette fois-ci sous l'initiative des habitants de Zikagbeu ou Gnonlouambly. La tradition rapporte qu'un fils de ce village du nom de Tané Gogo (aucun rapport avec son prédécesseur) alla en pays Niédéboua d'où il rapporta ce "fétiche" (cocou). Les traditionnistes affirment que Tané Gogo a dû lui aussi donner en mariage l'une de ses filles aux initiateurs Niédéboua pour recevoir cette initiation.
Les premiers initiés de Gnonlouambly avaient donc à leur tête Tané Gogo. A sa mort, Tané Gogo a légué ses pouvoirs à un de ses cousins en la personne de IBO Titéaly. C'est ce dernier qui a passé le flambeau sacré à l'ancien combattant IBO Gozé Edmond décédé en 1974 à Belleville.
Les Blahon de Gnolouambly dont IBO Gozé Edmond fut le chef sont selon la tradition, les Blahon de la 3e génération. Ces Blahon de la 3e génération remontent aux années 1959-1960. Ils avaient été directement préparés c'est à dire initiés par les Niédéboua de Monokozoï, et depuis les Blahon des deux villages, pourtant très éloignés l'un de l'autre, sont dans une alliance. La danse panthère a ainsi permis à deux peuples éloignés géographiquement de lier amitié et de vivre dans la paix. C'est là un élément positif de la danse panthère en ce sens qu'elle permet le rapprochement des peuples.
D'une manière générale, en Côte d'Ivoire, les éléments de la danse panthère ne se retrouvent qu'à l'Ouest du pays notamment chez les Wobé, les Niédéboua et les Niambwa. C'est dire que l'écrasante majorité des hommes panthères sont des représentants du groupe ethnoculturel krou. En tenant compte de cette prééminence d'éléments krou, on peut conclure aisément que les éléments d'autres groupes, notamment les Dan (Toura) n'auraient été que des emprunteurs.
Un autre aspect du problème de l'origine de la danse panthère c'est la part de l'environnement physique dans la naissance du phénomène. En effet, les peuples qui ont en commun la tradition de panthère sont localisés essentiellement en zone forestière et la panthère est un fauve spécifique à ce milieu naturel. Partant de ceci, on peut dire que la danse-panthère est une expression symbolique de la relation que la société des Niambwa entretient avec des composantes du milieu forestier qui l'abrite et représente en fait son corps à la fois organique et inorganique. C'est en quelque sorte la manifestation d'un essai d'appropriation d'un élément précis de la nature avec laquelle l'homme Niambwa doit maintenir un processus constant d'échange de matière et d'énergie pour ne pas mourir. Mais, donc pourquoi cette forme précise de médiation qui fut adoptée par les Niambwa ?
Dans l'état actuel des choses, on ne peut qu'émettre des hypothèses. Ces hypothèses, au nombre de deux, graviteront autour d'un arrêté colonial en date du 6 novembre 1912 dont la teneur est la suivante.
REFERENCES DOCUMENTAIRES
Journal officiel de la Côte d'Ivoire 1912. N° 9454. Arrêté instituant une prime pour la destruction des fauves.
Le lieutenant-gouverneur de la Côte d'Ivoire, Officier de la légion d'honneur.
Considérant que dans certaines régions de la colonie le nombre des fauves, principalement des panthères augmente dans de fortes proportions ;
Que ces fauves causent des dégâts sérieux aux troupeaux et sont même un danger pour les habitants ;
Qu'il y a lieu dès lors de pousser les indigènes à en poursuivre la destruction par tous les moyens ;
Le conseil d'administration entendu,
Arrête
Article premier : Il est institué sur tout le territoire de la colonie, une prime pour la destruction des panthères, cette prime est fixée à vingt francs par animal détruit ;
Article 2 : Elle sera payée par les agents spéciaux sur ordre l'administration à toute personne qui présentera au commandant de cercle ou au chef de poste le cadavre d'une panthère.
Bingervile, le 6 novembre 1912 ANGOULVANT
A partir de cet arrêté colonial l'on peut émettre les hypothèses suivantes. Premièrement, si la pratique de la danse panthère est postérieure à l'arrêté du gouverneur Angoulvant alors elle pourrait être envisagée comme une danse d'exercice et d'apprentissage. Dans ce cas précis, on supposerait que l'activité de chasse à la panthère étant devenue lucrative, les hommes, les chasseurs d'alors voulant se reconvertir et surtout protéger cette activité ont initié une société secrète de chasseurs de panthères. La pratique actuelle de la danse-panthère prouve que pendant le stage on s'évertue à assimiler au mieux les pas des panthères sauvages. Tous les initiés s'y appliquent mais seulement quelques éléments du groupe maîtrisent bien ces pas. C’est justement parmi ceux-ci qu'on désigne semble-t-il, les hommes panthères, c'est à dire ceux qui portent la fourrure de panthère et deviennent ainsi, non seulement invisibles mais tout aussi craints que les panthères sauvages. Les autres initiés adoptent alors des comportements favorisant une cohabitation pacifique avec le fauve lors de la participation de celle-ci à la danse devant le grand public.
Ces chasseurs de panthères ainsi bien entraînés et très habiles arrivaient à s'approcher mieux du gibier et l'abattaient sans difficulté à des fins lucratives, car 20 francs au début du siècle n'étaient pas du tout négligeables. Cette première hypothèse nous amène à penser que la danse-panthère serait au départ une danse de chasseurs, donc une association de type professionnel étant donné que la chasse aux fauves était très délicate et demandait non seulement de l'habileté mais et surtout une parfaite entente dans un esprit d'une discipline des plus rigoureuses.
Si nous partons de l'hypothèse que la danse-panthère est antérieure à l'arrêté de l'homme de la manière forte, alors on la considérerait comme une danse à la fois de protestation et de protection. En d'autres termes, les sociétés précoloniales de danse-panthère auraient alors initié cette pratique pour démontrer leur attachement, a cette fauve qui, bien que dangereuse, a dû jouer un rôle lors des migrations et même de l'installation dans l'habitat actuel.
En effet, il existe une légende sur l'origine de la danse panthère chez les Niambwa qui pourrait appuyer cette position.
Il était une fois dans un village traditionnel Niambwa, une femme qui n'avait jamais eu d'enfant. Elle en était frustrée à telle enseigne qu'elle se promenait dans la forêt noire si terrifiante à longueur de journée en implorant les Dieux à cet effet. Soudain, elle entendit une voix étrange qui lui demanda de s'installer définitivement sur le rocher le plus proche du lieu quelque temps la femme eut enfin un enfant de sexe masculin où elle se trouvait. Elle s'exécuta sans hésiter. Au bout de Ce garçon menait tout naturellement une vie sauvage. Dans son errance, l'enfant rencontra une panthère avec laquelle il lia une amitié des plus sincères.
Les deux vivaient en parfaite harmonie jusqu'au jour où une panthère très affamée dévora la mère de l'enfant. Après ce drame, de commun accord avec son amie la panthère, le garçon devait regagner l'univers des hommes. En souvenir de leur amitié, la panthère remit quelque chose (lê) à l'homme. Ce quelque chose était destiné non seulement à protéger le garçon contre divers maux de la société des hommes mais et aussi avait la faculté d'informer l'homme sur l'avenir de la panth2re. Le jour que ce qui devait arriver, arriva, c'est-à-dire que la panthère succomba aux coups des chasseurs, la "chose" que les Niambwa appellent aujourd'hui "cocou" informa mystérieusement l'homme. C'est depuis ce temps-là que l'homme prit la décision d'immortaliser l'amitié avec la panthère et d'instituer la danse ou guilê en pays Niambwa.
Dans ce sens les Blahon luttaient vaillamment contre les braconniers légaux des temps coloniaux.
LA FORMATION OU L'INITIATION DES BLAHON
Les Blahon sont généralement sélectionnés parmi les jeunes du village sans aucune distinction de génération. Ainsi la différence d'âge dans un groupe de Blahon peut être importante. Des adolescents de 17 ans peuvent se retrouver avec des adultes de 35 ans. Toutefois, il faut reconnaître que les adolescents sont toujours majoritaires au sein du groupe.
Cette dernière remarque fait croire que le "pantheurisme" ici est une institution sociale où l'adolescent acquiert un passeport à la vie civique. En ce sens le Blalé est une véritable école de la vie du village (Blaglô) et même de la contrée, où l'adolescent acquiert un passeport d'autant plus que les pratiques des Blahon dépassent largement les frontières du village initié. Ce qui, à notre avis, ternit en quelque sorte le rôle éducatif, c'est que les cycles d'initiation ne cadrent pas rigoureusement dans des repères chronologiques ce qui aurait pu donner au blalê un caractère social très systématique.
Il semble même que ces cycles varient non seulement avec la vie sociale et politique du village mais aussi avec son évolution démographique. Dans le cas de Zikagbeu, 30 ans séparent les initiés de IBO Gozé et ceux de Tapé Gragbé. Les raisons résident dans le processus migratoire des Zikagbéens.
Un autre facteur de régression de la tradition de panthère c'est la pénétration massive des idées du prophète Harris dans la cité Niambwa.
LE CYCLE DE FORMATION, EN QUOI CONSISTE CETTE FORMATION ?
Il nous est particulièrement difficile de le dire. Mais il est seulement possible de faire des extrapolations plus ou moins fondées, car les initiés se refusent à tout commentaire. Même les ex-initiés (c'est à dire ceux qui ont abandonné l'initiation pour une religion monothéiste) ne vous diront jamais rien à propos du cycle de formation des Blahon.
Ce que l'on peut dire c'est que là-bas, ou Lozô, on apprend à danser et on acquiert des fétiches qui protègent contre tous les maux et les malheurs de la vie sociale. Par exemple on s'immunise contre les morsures de serpent, contre la sorcellerie et on devient même invulnérable aux coups de fusil et de machette. Tout ceci constitue les slogans qui sont régulièrement scandés par les Blahon lors des manifestations publiques. La formation se déroule dans un lieu judicieusement choisi par le chef des formateurs ou Gboulohoury (Gbouyéyi). Quels sont les critères de base pour le choix de cet endroit qui devient le lô (Lozô) et de surcroît inviolable par les non-initiés qu'on appelle ici Bozo ou Bozomè. Là encore les traditionnistes restent objectant seulement que ce choix a été fait par les ancêtres. Néanmoins, par expérience on peut avancer les explications suivantes.
En effet, le chef des formateurs, le Gbouyéyi, choisit toujours un lieu plus ou moins inextricable pour le commun des mortels. C'est généralement sous un bois terrifiant de par son ombrage et par conséquent très peu anthropisé. L'inviolabilité constitue alors le premier critère de choix qui oriente le Gbouyéyi. Au le fond, c'est qu'en pays Niambwa et peut-être même dans toutes les sociétés rurales, les lieux peuplés de gros arbres et faiblement socialisés sont toujours porteurs de message. Ce sont des lieux de retrouvailles des ancêtres disparus et des lieux de résidence des génies de toute sorte. En ce sens "les espaces tropicaux traditionnels sont des "espaces animés" de "véritables interlocuteurs" au-delà desquels l'habitant traditionnel ressent "une expression de vide, d'irréel, par défaut de support affectif".
Ainsi les amateurs de la danse des masques (Glalétéon) à l'instar des Blahon choisissent pour refuge du GIa le sommet du plus haut arbre dans l'espace immédiat (Gô-Goya). Cette similitude, à notre avis, n'est pas un fait du hasard car elle semble traduire un fait de la société Niambwa dans son ensemble ethnoculturel et surtout son rapport à la nature.
Tout le problème donc est de pouvoir choisir un endroit propice où l'accès, pour des raisons aussi bien d'ordre historique que physique serait difficile même impossible.
Une fois le lieu choisi, les futurs blahon y vont pour un stage de formation. Pendant le stage, les jeunes Blahon sont portés disparus pour les parents qui sont restés au village. Quand ils apparaissent en public, ils sont masqués et les non-initiés les considèrent comme des fantômes. Le fantôme ici porte le nom d'un grand-père défunt. Ainsi on aura par exemple le fantôme de Zézé ou Zézéê Kouzouzou.
C'est de cette manière seulement que les parents reconnaissent désormais leurs enfants en stage et peuvent alors leur faire des cadeaux qui consistent généralement en des produits alimentaires. C'est le lieu de souligner que pendant tout le stage, les futurs Blahon ne vivent que de ce que leur offrent les parents restés au village. Il y a là un problème qui, à la longue, pourrait ternir l'image du Blalê. Pour éviter cela nous voyons deux solutions.
Premièrement, pour éviter la mendicité, les futurs Blahon, c'est à dire les candidats pourraient créer des champs en commun dont les récoltes leur permettraient de se nourrir pendant le stage d'initiation qui dure trois mois.
Deuxièmement, l'apport initial des Blahon doit être constitué uniquement de produits vivriers qui serviront à les nourrir durant l'initiation. D'une manière générale, les Blahon gagneraient mieux à puiser dans l'expérience du Gla (une autre danse populaire en pays Niambwa). En effet, non seulement le Gla intervient énergiquement dans le règlement des litiges à caractère social mais aussi mobilise les jeunes du village à des travaux d'utilité publique.
Nous pensons que pour rendre socialement plus utiles les Blahon il faudrait non seulement démystifier le phénomène mais et surtout réduire sensiblement la durée du stage en la ramenant à un mois seulement. Car dans le contexte actuel de pénurie de main-d’œuvre agricole, il serait nuisible d'immobiliser des bras valides puisqu'il s'agit de jeunes de 17 à 35 ans.
Ainsi dit, il est nécessaire maintenant de se pencher sur le rôle et la place des Blahon dans la société Niambwa.
LA PLACE DES BLAHON DANS LA SOCIÉTÉ NYABWA
Le mode de vie des initiés est non seulement accepté mais aussi partagé à plusieurs égards par les non-initiés et même par les femmes dans le village.
En effet, tous les interdits des Blahon sont scrupuleusement observés par tous les habitants du village. Ainsi le langage symbolique des Blahon du village Zikagbeu est devenu désormais le parler quotidien des Zikagbéens. Il est important de noter qu'on n'apprend pas ce langage mais on l'acquiert de même qu’une langue maternelle. Par exemple, les Blahon ne disent pas l'eau froide ou chaude comme tous les autres Niambwa. Par conséquent à Zikagbeu, les mots Niambwa pour désigner le chaud et le froid sont remplacés par ceux adoptés par les initiés. Il est intéressant de constater que même devenus citadins nous les enfants de Zikagbeu ne parlons que comme les Blahon de Zikagbeu.
En cas de violation de leurs interdits, les Blahon s'abstiennent de consommer le repas si celui-ci était déjà prêt. Dans le pire des cas ils rentrent en transe et finissent généralement leur course en brousse. C'est pourquoi nous pensons que l'attitude des autres villageois envers les Blahon n'est qu'une manifestation de pitié pour ces pauvres gens. Car violer les interdits des Blahon n'entraîne aucun risque de danger pour le non initié.
Les homme-panthère ou Blahon jouissent d'un certain respect au niveau du village. Force est de constater toutefois que cette attention particulière ne durent que quelques mois qui suivent la sortie des jeunes initiés. C'est peut-être parce qu'à cette période les Blahon subissent très fréquemment les retombées de l'initiation qu'ils ont reçue. En effet, ils piquent souvent des crises compatibles à juste titre à des crises d'épilepsie.
L'influence qu'exercent les Blahon sur la communauté du village dépend dans une grande mesure de l'efficacité de leur organisation interne.
Au sommet de la société des Blahon se trouve le chef, l'initiateur ou Gbouyéyi. Celui-ci est non seulement censé être le plus âgé, redoutable donc le plus expérimenté, mais il est aussi le plus en fétiche, en grigri. Ce sont ces qualités-là qui lui permettent de bien "préparer" les jeunes Blahon et de les rendre invulnérables, voire même intouchables.
Dans sa tâche de principal, le Gbouyéyi est aidé d'au moins deux anciens (les Gboyéyi) qui seront à leur tour Gbouyéyi si par hasard, à la prochaine initiation le présent Gbouyéyi n'était plus.

Comme toute organisation sociale, les Blahon disposent de personnes chargées de faire régner l'ordre et la discipline. Ce rôle de surveillant revient ici au Téquévohi.
En vue de préserver l'inviolabilité du lieu de formation (Lô) il y a un homme plus jeune que les Gbouyéyi mais plus âgé que les jeunes Blahon qui est désigné par le Gbouyéyi. Cet homme s'appelle Woblahi car c'est lui qui invite les Blahon au Lozô (Celui qui siffle).
Le Woblahi invite les Blahon en plusieurs circonstances.
D'abord pour les cérémonies, c'est à dire en vue d'une sortie officielle qui nécessite des séances de répétition de la part des Blahon.
Il peut aussi les convoquer subitement en cas de crise d'un jeune Blahi. Quand le jeune initié pour une raison quelconque rentre en transe et qu'il n'a pu avoir de secours (ne peuvent lui venir en aide que les initiés) alors ce dernier se déshabille miraculeusement et se jette en brousse. Dans ce cas précis le Woblahi va au lieu de rassemblement (Lozô) et siffle dans la corne de biche comme si c'était pour l'orienter. Quelques minutes plus tard les autres Blahon se retrouvent au Lozô et entonnent une chanson.
Selon nos informateurs, cette fonction de Woblahi nécessite un sérieux d'assumer cet apprentissage et n'est pas donné à tout avenant d'assumer ce rôle. Il semble même que les Blahon de Belleville ne comptent pas parmi eux de Woblahi pour la simple raison qu'aucun Blahi n'a pu acquérir durant tous les trois mois de stage les qualités pour être Woblahi.
En ce qui concerne le Guigbabléhi, il faut dire qu'il est le garant de la sécurité des jeunes initiés vis-à-vis des non-initiés pendant les cérémonies publiques. Il joue en quelque sorte le rôle de garde-corps. Durant le temps qu'il porte le Guigba, il ne doit ni parler, ni boire. En plus, nos informateurs ont souligné que le port du Guigba implique des interdits que se doit de respecter scrupuleusement son porteur.
Par exemple, deux jours avant de porter le Guigba, le porteur doit s'abstenir de toutes relations sexuelles. Tout ceci exige du Guigbabléhi une conscience aigüe du Blalê. C'est justement pour ces raisons que le Guigbabléhi est toujours un homme mur et surtout jouissant de la réputation d'homme de principe.
Ensuite viennent ceux que nous appelons les conducteurs ou propriétaires des panthères (Taïpohon) ou (Gui à Taïpohi) (singulier).
Initialement les Blahon de Zikagbeu travaillaient avec quatre panthères (Guizana, Glouazéhi, Yossi et Affoue). Mais la dernière génération des Blahon c'est-à-dire celle de Belleville en connaît six, ce qui revient à dire que deux nouvelles ont été "domptées" (Ganga et Sangnan). Dans la tradition des Blahon, toutes ces panthères sont conduites par deux hommes ou Taïpohon. Celui qui veille sur la plus dangereuse des panthères (la panthère rouge ou Guizana) est le chef des Taïpohon. En général, toutes les panthères ne sortent jamais ensemble et c'est justement ce qui facilite la tâche aux Taïpohon.
Après tout ce monde qui peut être qualifié d'encadreur, vient la masse des jeunes initiés, les véritables blahon. Ce sont ceux-là même qui constituent l'ossature de l'organisation du Blalê en pays Niambwa.
Pour clore ce commentaire il est à signaler que dans cette structure pyramidale il n'existe aucune barrière entre les différents éléments. Ainsi un Taïpohi peut accéder avec le temps au rang de Gbouyéyi.
Comme nous le notions plus haut, l'influence des B1ahon dépasse les frontières de leurs villages et s'étend à tous les villages Niambwa. L'exemple de la promotion 1987-1988 des Blahon de Belleville est très significatif. En effet, quatre villages de la région à savoir Gbahidilé, Mahinahi, Nimé II et Zoukougbeu, ont envoyé leurs fils en formation à Belleville.
Ces jeunes gens représentaient la moitié (20) du nombre total (40) des initiés de 1987-1988.
Mais cette influence extérieure se manifeste surtout à travers le succès que les Blahon ont auprès des femmes des autres villages. L'exogamie, notons-le, est presque de rigueur. Les huit épouses des Blahon génération 1987-1988 sont toutes issues d'autres villages (Gbahidi1é, Garobo, Guessabo, Zahirogbeu, Nimé II…).
La grande majorité des Blahon se marient dans les premiers mois de leur sortie. Il y a même un terme approprié pour désigner cet état de fait "ô blé sorô".
Pour illustrer notre propos prenons l'exemple des Blahon de Belleville-Promotion 1987-1988. Parmi les vingt jeunes Bellevillois initiés huit se sont mariés dans les premiers mois qui suivirent leur sortie. Comment peut-on expliquer cela?
Les vieux, c'est-à-dire les initiateurs disent qu'ils donnent des fétiches aux jeunes initiés en fonction de leurs demandes individuelles.
Il y en a qui sollicitent des fétiches pour être coriaces et imbattables, d'autres optent pour des préparations antipoison et le dernier groupe est composé de jeunes qui optent pour ce qu'on appelle ici le "djolô" (médicament pour séduire).
Objectivement il ne saurait avoir de médicament pour séduire mais plutôt des objets stimulants. En effet ce que l'enfant reçoit de la part des vieux lui donne de l'audace ce qui lui permet d'aborder les jeunes filles de sa génération. Or ces jeunes filles adorent les Blahon pour leur endurance et surtout pour leur art. En fait les Blahon sont aussi des artistes très célèbres et en vue. C’est justement cette admiration de la part des jeunes filles qui constitue la clef du succès des jeunes Blahon.
Un autre facteur qui consolide notre position c'est que les mariages contractés dans ces conditions sont étrangement éphémères. L'expérience a prouvé que la durée maximale de ces unions est de douze mois dans le meilleur des cas. Des huit cas de mariage enregistrés chez les Blahon, promotion 1987-1988, de Belleville, on a constaté sept divorces en janvier 1989, c'est-à-dire avant une durée d'un an. Partant de ce fait, le mythe des Blahon dans ce domaine, n'est qu'une simple illusion.
QUE RETENIR?
Dans l'organisation politique des villages initiés (des Blagbé) il faudrait accorder une place de choix aux chefs des Blahon. Les Blahon, pour être socialement utiles, devront se constituer en groupes de volontaires (le volontariat villageois) qui auront pour principale tâche d'aider les vieilles générations dans les travaux champêtres.
Ces groupes permettront de résoudre dans une certaine mesure l'épineux problème de main-d’œuvre agricole. Pour plus d'efficacité ce volontariat devra être contrôlé par le Gbouyéyi. C'est dire qu'au moment de la formation des Blahon, le Gbouyéyi doit œuvrer à inciter les jeunes dont il a la charge à ce genre d'organisation.
Il est désormais nécessaire que les Blahon soient initiés à des travaux d'utilité publique comme par exemple à l'entretien des pompes villageoises, les opérations coup de balai etc .....