
FORUM DE BIENFAISANCE EN MILIEU RURAL
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ALLIANCES INTERCOMMUNAUTAIRES EN PAYS NYABWA
GENERALITES
Dans l’univers socioculturel de la Côte d’Ivoire forestière, et plus particulièrement au sein de l’aire culturelle Krou, les institutions traditionnelles de régulation sociale occupent une place prépondérante dans la préservation de la paix. Parmi ces mécanismes ancestraux, les alliances intercommunautaires, communément appelées « alliances à plaisanteries » ou toukpe dans certaines variantes linguistiques régionales, constituent un pilier fondamental de la diplomatie autochtone.
Les recherches approfondies du professeur Pascal Zézé Béké sur le patrimoine immatériel et les contributions sociohistoriques majeures du professeur Ibo Guéhi Jonas sur le peuplement du Centre-Ouest mettent en lumière que ces pactes dépassent le simple cadre du divertissement. Ils s’érigent en de véritables traités juridiques et métaphysiques de non-agression, scellés à l'origine par les ancêtres fondateurs des différents lignages et groupes ethniques pour conjurer la guerre, transcender les traumatismes historiques et garantir une coexistence harmonieuse durable.
LES MANIFESTATIONS RITUELLES DE L'ALLIANCE : LE JEU THEATRAL DU MAITRE ET DE L'ESCLAVE
Dans la pratique quotidienne et cérémonielle en pays Nyabwa, ces alliances autorisent des comportements transgressifs impensables en temps normal, codifiés sous la forme d'un jeu théâtral articulé autour d'un rapport fictif entre un « maître » et son « esclave ». Entre communautés alliées, la liberté d'expression et d'action est totale : il est permis d'insulter publiquement l'autre, de bloquer un cortège officiel, de confisquer des biens ou de s'emparer d'un animal d'élevage pour le sacrifier et le consommer sans que cela ne suscite la moindre animosité.
Ce rituel prend une dimension spectaculaire lors des obsèques, où les alliés peuvent saboter le déroulement d'un enterrement en s'emparant du cercueil, exigeant des compensations symboliques pour libérer la dépouille. La subtilité anthropologique de cette relation réside dans une réciprocité asymétrique : si le principe théorique veut que l’esclave obtempère aux caprices de son maître, la réalité culturelle est faite de ruses et de joutes oratoires où chaque groupe s'autoproclame le « maître » de l'autre, désarmant ainsi toute velléité de domination réelle par l'humour et l'autodérision.
UN INSTRUMENT DE COHESION SOCIALE ET DE DIPLOMATIE PREVENTIVE
Au-delà de leur aspect ludique, ces alliances jouent un rôle structurel indispensable dans l’architecture de la cohésion sociale à Zoukougbeu et sur l'ensemble des territoires Nyabwa . Elles agissent comme un puissant lubrifiant social qui désamorce les tensions quotidiennes, renforce le sentiment de fraternité et tisse des réseaux de solidarité trans-ethniques qui transcendent les clivages politiques modernes.
En instaurant une culture de la convivialité obligatoire et du respect mutuel à travers la plaisanterie institutionnalisée, ces pactes transforment des voisins potentiellement rivaux en partenaires indéfectibles, liés par le sang des serments ancestraux.
LA RESOLUTION ENDOGENE DES CONFLITS ET LA MEDIATION PAR LE SANG
En cas de crise ouverte ou de litige foncier aigu, les alliances inter-ethniques s'activent comme des mécanismes endogènes de médiation d'une efficacité thérapeutique remarquable, souvent bien supérieure aux procédures judiciaires modernes. Lorsqu'une tension menace l'équilibre de la région, les aînés du groupe allié interviennent en qualité de médiateurs sacrés et intouchables. Leur parole fait autorité : en rappelant les pactes de sang originels et en usant de la dérision pour dédramatiser la situation, ils imposent l'apaisement aux parties en conflit.
Ce mode d'arbitrage traditionnel, fondé sur la recherche du consensus et la réparation symbolique plutôt que sur la punition, permet de résoudre les contentieux à moindre coût, de laver les souillures de la discorde et de restaurer immédiatement la paix sociale en réinsérant les protagonistes dans l'harmonie communautaire.
LES ALLIANCES INTERTER-TRIBUS OU INTERVILLAGES
Au sein du peuple Nyabwa, les relations d'interdépendance reposent sur des serments sacrés et des trajectoires historiques communes, s'activant comme des instruments d'arbitrage d'une efficacité thérapeutique remarquable lors des crises foncières ou politiques locales.
LE RESEAU DES ALLIANCES ENDOGENES : L'ENTRELACEMENT DES TRIBUS NYABWA
A l’échelle du canton Nyabwa (historiquement rattaché à l’ancien département de Daloa et aujourd’hui érigé en département de Zoukougbeu), la cohésion inter-tribale est maintenue par un réseau dense de pactes de fraternité et de plaisanterie. Ces relations unissent de manière indéfectible les cinq grandes tribus constitutives du groupe : les Bahouan, les Djosso, les Flèbo, les Monosso et les Nyatcha. Pour le peuple Nyabwa, ces alliances ne sont pas de simples arrangements de voisinage, mais des contrats métaphysiques scellés à l'origine par le sang des ancêtres fondateurs.
Ainsi, la tribu Djosso, localisée dans les sous-préfectures de Guessabo et de Zoukougbeu, entretient des liens historiques profonds et codifiés avec la tribu Flèbo, établie dans la sous-préfecture de Grégbeu. De la même manière, la tribu Monosso (sous-préfectures de Grégbeu et Zoukougbeu) et la tribu Nyatcha (sous-préfectures de Domangbeu et Guessabo) partagent une alliance fondée sur le sacré et le devoir de reconnaissance mutuelle. Ces fils invisibles tissés par l'histoire permettent de transcender les rivalités territoriales et de désarmer instantanément toute tension par le recours à la dérision institutionnalisée et au respect obligatoire du serment originel.
LE CAS COMPLEXE DE LA TRIBU BAHOUAN : UNE IDENTITE FRAGMENTEE PAR L'ADMINISTRATION
Au sein de cet ensemble, la tribu Bahouan illustre les traumatismes et les contradictions nés des différents découpages administratifs en Côte d'Ivoire. Cette entité composite est historiquement structurada autour de deux grands sous-groupes : d'une part, les Dogbabo (ou Briabo-Bahouan), qui occupent les villages de Bassaraguhé, Bédiégbeu et Dètroya dans la sous-préfecture de Guessabo ; d'autre part, les Trétrabo, établis dans les villages de Dèbo 1 et Dèbo 2. Les exigences cartographiques de l'État moderne ont artificiellement séparé ces communautés de leurs frères et alliés naturels, aujourd'hui localisés dans la sous-préfecture d’Iboguhé, rattachée au département d’Issia.
Sur le plan purement historique, culturel et rituel, les ressortissants de Trétrabo (sous-préfecture de Guessabo) ont pour alliés originels les Tétrabo d'Iboguhé (regroupant les villages de Bokareguhé, Kéliéguhé et Tapéguhé). Simultanément, les Briabo-Bahouan de la sous-préfecture de Guessabo partagent une alliance indéfectible avec le bloc Dogbabo d'Iboguhé (comprenant Ninabehi, Seliéguhé, Guéhieguhé, Iboguhé et Saliéguhé). Cette configuration démontre que malgré les frontières administratives modernes qui fragmentent le territoire, la mémoire culturelle Nyabwa préserve la souveraineté des liens de sang et des pactes ancestraux.
LES ALLIANCES DE PROXIMITE : DYNAMIQUES INTER-VILLAGES ET TOTEMISME SACRE
Parallèlement à ces macro-alliances qui structurent les tribus, le pays Nyabwa est irrigué par des relations de plaisanterie plus localisées, s'exerçant d'un village ou d'un quartier à un autre. C’est le cas des interactions dynamiques et fraternelles qui unissent les Djosso-Bahouan des villages de Belleville et de Nimé (sous-préfecture de Zoukougbeu) aux Briabo-Bahouan de la sous-préfecture de Guessabo. Au cœur de ces relations, la fraternité entre les Briabo-Bahouan et les Djosso-Bahouan s'enracine dans le partage d'interdits totémiques fondamentaux. Ils se reconnaissent mutuellement par le strict respect de tabous alimentaires communs, notamment l'interdiction absolue de consommer de la gazelle ou du silure. Zézé Béké rappelle que ces interdits animaux ne sont pas de simples coutumes, mais les marqueurs d'une alliance mystique qui scelle l'identité profonde de la lignée Bahouan.
Ces alliances de proximité, consolidées au fil des générations par l'exogamie et les solidarités totémiques, agissent comme le socle inébranlable de la cohabitation quotidienne. En cas de litige foncier, de querelle de chefferie ou de deuil, ces structures traditionnelles interviennent immédiatement pour canaliser les passions et imposer l'apaisement. Elles favorisent ainsi durablement l’harmonie, la concorde et la cohésion sociale au sein du département de Zoukougbeu.
LES AUTRES GROUPES ETHNIQUES ALLIES AU PEUPLE NYABWA
Dans l’univers socioculturel de la Côte d’Ivoire forestière, et plus particulièrement au sein de l’aire culturelle Krou, les institutions traditionnelles de régulation sociale et territoriale occupent une place prépondérante dans la préservation de la paix. Parmi ces mécanismes ancestraux, les alliances macro-ethniques qui se manifestent sous la forme d'alliances à plaisanteries constituent le socle de la diplomatie autochtone. Les recherches approfondies du professeur Pascal Zézé Béké sur le patrimoine immatériel et les contributions sociohistoriques du professeur Ibo Guéhi Jonas sur le peuplement du Centre-Ouest mettent en lumière que ces pactes dépassent le simple cadre du divertissement.
Au sein du peuple Nyabwa (ou Niaboua), établi principalement dans l'ouest et le centre-ouest ivoirien, ces relations d'interdépendance reposent sur des serments sacrés et des trajectoires historiques communes. Elles s'activent comme des instruments d'arbitrage et de solidarité d'une efficacité remarquable, permettant d'intégrer le groupe dans un vaste tissu de fraternité trans-ethnique.
L'ANCRAGE DANS LA MATRICE KROU ET LE RESEAU DES ALLIANCES FRATERNELLES
En tant que composante majeure du grand groupe ethnique Krou, le peuple Nyabwa partage des affinités linguistiques, rituelles et mémorielles profondes avec les autres communautés de cette même aire culturelle. C'est au cœur de cette parenté historique que se structurent leurs alliances les plus notables, notamment avec les Kroumen, les Godié et les Bakwé. Loin d'être de simples arrangements de circonstance, ces pactes de non-agression ont été scellés à l'origine par le sang des ancêtres fondateurs pour conjurer la guerre, faciliter les routes de migration à travers la forêt dense et sécuriser les échanges économiques.
Les écrits de Zézé Béké rappellent que ces relations trans-ethniques transforment des groupes géographiquement distants en frères symboliques, liés par un devoir d'assistance mutuelle et une obligation de neutralité absolue en cas de conflit régional.
LES MECANISMES DE LA PLAISANTERIE INSTITUTIONNALISEE : L'ESPACE DE LA TRANSGRESSION PACIFIQUE
Sur le plan des interactions sociales, ces alliances se traduisent par des relations de plaisanterie hautement codifiées, qui surprennent par leur liberté et leur fonction cathartique. Entre un Nyabwa et un allié Godié, Bakwé ou Kroumen, les barrières de la déférence sociale s'effacent pour laisser place à un jeu théâtral d'interpellations, d'autodérision et de provocations réciproques.
Lors des grands rassemblements, des rituels de passage ou des funérailles de notables, espaces longuement analysés par Ibo Guéhi Jonas, ces groupes alliés jouissent du droit absolu d'intervenir pour saboter de manière ludique les cérémonies, confisquer des biens d'échange ou exiger des compensations symboliques. Cette insolence institutionnalisée agit comme un puissant lubrifiant social : en permettant de purger les tensions et d'exprimer des griefs historiques sous le sceau de l'humour, elle désarme définitivement la violence réelle et réaffirme la supériorité de la fraternité sur la discorde.
UN MODELE DE COEXISTENCE PACIFIQUE ET DE DIPLOMATIE PREVENTIVE
En somme, le réseau des alliances intercommunautaires développé par les Nyabwa constitue un chef-d'œuvre de diplomatie préventive et de gouvernance traditionnelle. À une époque où la pression foncière et les mutations politiques modernes bousculent les équilibres dans le département de Zoukougbeu et au-delà, ces pactes ancestraux demeurent d'une brûlante actualité.
En favorisant une atmosphère de convivialité obligatoire, de respect mutuel et de solidarité organique entre les peuples de l'aire Krou, ils offrent à la Côte d'Ivoire contemporaine un modèle endogène de cohésion sociale, prouvant que la mémoire culturelle possède en elle-même les clés d'une intégration nationale harmonieuse et durable.
LE ROLE SPECIFIQUE DES NEVEUX UTERINS (MOUGLAHI)
Dans la structure sociale gérontocratique, patrilinéaire et segmentaire du peuple Nyabwa, la figure du neveu utérin, désigné localement sous le vocable de niê (ou gnon selon les variantes sous-régionales), revêt une importance juridique et métaphysique capitale. Loin d'être un simple statut familial, le Mouglahi c’est-à-dire le fils de la sœur ou de la fille du lignage, fait office d'institution totale de médiation.
Les écrits anthropologiques du professeur Pascal Zézé Béké et les analyses sociohistoriques de Monsieur Ibo Guéhi Jonas démontrent que dans l'aire culturelle Krou, le neveu utérin dispose d'un statut d'« immunité sacrée » et de passe-droits rituels exceptionnels qui le qualifient comme l'arbitre suprême des tensions et des crises, qu'elles soient inter-villageoises ou inter-tribales
UN STATUT D'IMMUNITE ABSOLUE : LE « ROI » CHEZ L'ONCLE MATERNEL
DANSE GUERRIERE DES FEMME EN PAYS KROUMEN
Chez les Nyabwa, le neveu utérin jouit d’une liberté absolue et d'un pouvoir de transgression totale lorsqu'il se trouve sur la terre de ses oncles maternels (Moglanamou). Parce qu’il est le sang de leur sang, mais qu'il appartient juridiquement au lignage de son propre père, les oncles ne peuvent exercer sur lui aucune contrainte physique, aucune punition coercitive ni aucune malédiction. Il est littéralement intouchable.
Cette immunité lui confère le droit d'intervenir au milieu des assemblées de notables les plus fermées. Si une palabre s’envenime entre les aînés de deux tribus alliées (comme les Djosso et les Flèbo), le neveu utérin a le privilège de « couper la parole » aux chefs de lignage sans que cela soit perçu comme un sacrilège. Son autorité morale est telle que sa seule présence physique suffit à imposer un cessez-le-feu immédiat lors d’un affrontement.
LE CATALYSEUR DE LA RUSE ET DE LA DEDRAMATISATION PAR LE JEU
Dans l’arbitrage des alliances à plaisanteries, le Mouglahi excelle dans l'art de la dédramatisation. Lors d'un conflit foncier ou d'une querelle de chefferie entre deux entités territoriales Nyabwa, le neveu utérin utilise son droit rituel à l'insolence pour désamorcer la violence. Il s'immisce dans le litige en insultant copieusement les protagonistes, en confisquant symboliquement leurs outils de production, ou en exigeant le sacrifice immédiat d'une bête pour « laver la terre » de la colère.
En jouant sur le registre théâtral du « maître » et de l’« esclave » inhérent aux alliances intercommunautaires, le neveu tourne la rivalité en dérision. Face à ses provocations outrancières, les guerriers et les gérontocrates les plus farouches sont contraints par la tradition de céder, de sourire et de déposer les armes, la ruse du neveu neutralisant la fierté destructrice des clans
L'ARBITRE DES PURIFICATIONS ET DES SUCCESSIONS LORS DES OBSEQUES
C’est au cours des funérailles de notables que le rôle d'arbitre inter-tribal du Mouglahi atteint son paroxysme. Comme évoqué par Ibo Guéhi Jonas, les obsèques sont le miroir où se renégocient toutes les alliances et où ressurgissent les vieilles rancœurs inter-villages. Le neveu utérin se dresse alors comme le gendarme rituel de la cérémonie. C'est lui qui prend le contrôle logistique et spirituel de l'événement :
La gestion des blocages rituels
Lorsque des tribus alliées tentes de saboter le cortège funèbre ou d'empêcher l'enterrement pour réclamer des dettes matrimoniales historiques, le Mouglahi intervient pour fixer le montant des compensations symboliques et autoriser la libération du corps
L'arbitrage de la redistribution foncière
À la fin du deuil, lorsque les aînés se disputent l'héritage des plantations stratégiques de kolatiers ou de palmiers, la parole du neveu fait foi. Neutre par rapport aux intérêts matériels directs du lignage paternel de l'oncle, il garantit l'équité du partage sous le regard des ancêtres.
Le privilège sacrificiel
Le Mouglahi est le seul habilité à exécuter les sacrifices d'animaux destinés à purifier la cour commune des souillures de la mort, scellant de ses mains la réconciliation générale
En somme, le neveu utérin (Mouglahi) est le garant vivant de la justice endogène Nyabwa. Sa position géopolitique unique, à la charnière de deux lignages et de deux territoires en fait le diplomate naturel du pays Nyabwa, capable de réparer le tissu social chaque fois que l'ambition des hommes ou le découpage de l'administration moderne menacent de le déchirer.